Tableaux poèmes

> Les Palimpsestes > de la poésie et des fantômes

Obsédée, fascinée par les voix, par ce qui parle et se tait, mes recherches poétiques oscillent entre parole et silence. Dans ces deux mots apparemment si simples se joue, se noue la fabuleuse complexité de l’être : parole secrète de l’intime, discours/injonctions imbriquées dans la polyphonie de notre pensée et de nos jugements, indicible de la douleur et des violences (sociales, psychologiques, spirituelles, physiques) subies et plus ou moins refoulées ou résolues, silence éloquent du recueillement, silence et mutisme des opprimés...

 

> Premières étapes :

J’ai commencé à « malaxer » ma poésie, à la gratter dans des palimpsestes* à l’automne 2018 lors d’une « résidence mission » (DRAC Nord) de trois mois à Lille, Valencienne et Mérigny. Je devais alors « produire un geste artistique » à partir de mes séjours et passages en foyers d’accueil et de mes échanges avec, à la fois, les jeunes gens hébergés (français et mineurs isolés venus de Guinée, du Pakistan, du Mali, d’Albanie…) et les équipes pédagogiques qui les entourent — ce qui faisait au bas mot deux cents personnes. J’ai donc entamé une récolte de traces [écrites sur des mouchoirs en papier, des petits carrés de Canson ou des bandes de gaze médicales) : souvenirs du pays d’origine, de l’enfance, traduction de vocables et d’expressions d’un pays à l’autre, fragments de dialogues quotidiens pris sur le vif. Je récoltais ainsi des graphies multiples qui me firent songer que ces empreintes des uns et des autres n’étaient que surface, que s’y dissimulaient une infinité de voix et de vécus. J’ai alors composé un premier tableau-poème, puis un second, un troisième où mes bribes de témoignages se répondaient les uns aux autres, se superposant, s’effaçant, recomposant dans leur « chaos organisé » une archéologie du présent.

Les premiers palimpsestes étaient nés.  

En 2019, j’ai développé ce même travail de composition picturale en atelier à Aulnay-sous-Bois avec une classe de lycée professionnel et cette année avec deux collèges parisiens dans le cadre d’une résidence DASCO-Mairie de Parie et Maison de la Poésie en l’augmentant d’un versant sonore et numérique.

 

 

> Hantises et fantômes textuels :

Bénéficiant de la mise à disposition d’un atelier de création à Anis Gras, le lieu de l’autre (Arcueil) depuis janvier 2020, je reprends plus en profondeur et plus personnellement mes recherches :

Sur le fond, c’est-à-dire l’écriture elle-même, j’explore les thèmes du fantôme et des hantises à la fois dans l’histoire de la littérature et des arts mais également sur le plan purement historique donc politique, religieux et sociologique. Bien évidemment ma propre histoire est une source puisque qu’ainsi je re-dialogue avec d’autre œuvres tels que les poèmes vidéo Palatine ou Instin Légataire où j’aborde voiles, disparitions et deuil ou bien encore le recueil Échophanies où j’interroge les voix qui hantent le chaos du contemporain. Je fais face à la mort de mon père, de mon petit-neveu, au deuil de Dieu… Je convoque mes propres compagnons fantômes : Homère, Dante, Ch. Baudelaire, P. Klee, F. Bacon, W. Benjamin, W. Shakespeare, Arvö Part, C. Simon, M. Berman (…), les faisant discuter avec mes contemporains : Léonie Pernet, Divine Comedy, Avery Gordon, Daniel Sangsue, Ryoko Sekigushi, Kader Attia, Caroline Callard  (…)

Dans la forme, c’est à la matière même que je me confronte : travail sur différents supports (bois, carton, toile…), superposition de matériaux (papier de soie, calque ou glacé, mouchoirs) et variation de traitement des matières (colle, vernis, huile de lin, encre, citron).

Chaque tableau-poème est ainsi constitué de six, sept, huit couches de recherches, notes, fragments poétiques qui donnent à voir par éclats et lambeaux les strates de mon prochain recueil. Toutes ces étapes qui deviennent illisibles sont plus ou moins sauvegardées au fur et à mesure par enregistrement vocal. Je commence également à envisager de projeter de l’image sur les tableaux, de reprendre les correspondances entre vidéo, arts plastiques et poésie… Mais pour l’heure, c’est encore dans les limbes.

 

 

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